• Charles II d’Espagne : un héritage au cœur des convoitises

    Cette délicate situation, Philippe IV l’anticipa dans son testament de 1665. Il prévit qu’en cas de décès prématuré de son fils Charles, l’héritage reviendrait à l’infante Marguerite-Thérèse et sa descendance. Si celle-ci ne pouvait pas accéder à la couronne, la succession passerait alors aux héritiers d’Anne-Marie, puis à ceux de Catherine-Michelle. La première était sa fille, la seconde sa sœur et la troisième sa tante, établissant ainsi un ordre de succession précis destiné à préserver la continuité de la dynastie. En Espagne, la succession au trône peut s’effectuer par l’intermédiaire d’une femme.

    C’est pourquoi sa sœur Anne et sa fille Marie-Thérèse, respectivement mère et épouse du roi de France, furent soigneusement exclues de toute succession. Les mentionner dans le testament aurait impliqué l’entrée des Bourbons dans le processus de négociation, ce que personne ne souhaitait.
    À l’instar d’Anne, qui renonça à ses droits espagnols en 1615 lors de son mariage avec Louis XIII, Marie-Thérèse fit de même en épousant Louis XIV en 1659. En contrepartie, la couronne d’Espagne s’engagea à verser à la France 500 000 écus d’or.

    Le traité de Grémonville, l’entente fragile entre la France et l’Autriche

    Durant ses premières années de règne, Charles II survit et c’est sa mère, Marie-Anne d’Autriche, qui assure la régence du royaume avec ses conseillers. Cette organisation bien établie ne masque pas la fragilité de l’État. Toutes les cours scrutent attentivement les missives venues de Madrid. Contre toute attente, c’est à Vienne que le ciel s’assombrit avec le décès prématuré de l’héritier Ferdinand Wenceslas, à l’âge de quatre mois. En ce début d’année 1668, l’inquiétude d’une crise successorale touche désormais toute la maison de Habsbourg.

    En fin politique, Louis XIV profite de ce moment pour entrer secrètement en négociation avec l’empereur d’Autriche et lui proposer un partage de l’empire espagnol. À cette date, le Roi-Soleil multiplie les victoires dans la guerre de Dévolution – notamment contre l’Espagne – et il est en position de force face à Léopold Ier. Le 19 janvier 1668, soit sept jours après le décès du petit archiduc, les deux souverains signent secrètement le traité de Grémonville. Les Pays-Bas espagnols, la Franche-Comté, la Navarre, Rosas, les places fortes d’Afrique du Nord, les royaumes de Naples et de Sicile ainsi que les îles Philippines sont promis à la France, et le reste à l’Autriche.

    Par cette opération, Louis XIV réussit un tour de force, car tout était fait depuis un demi-siècle pour écarter scrupuleusement les Bourbons des questions d’héritage relatives à l’Espagne. Concernant les territoires revendiqués, on reconnaît la stratégie géopolitique qu’appliquera la France tout au long de son règne et qui fut largement théorisée par le maréchal de Vauban : la consolidation du pré carré. Quant à la revendication de territoires comme les royaumes de Naples et de Navarre, elle s’appuie sur les droits ancestraux de la maison d’Anjou et de la maison de Bourbon, que la France considère comme légitimes.

    Le 2 mai 1668, la France et l’Espagne mettent fin à la guerre de Dévolution en signant le traité de paix d’Aix-la-Chapelle. Louis XIV sort vainqueur de cet épisode et annexe plusieurs places fortes des Pays-Bas espagnols, notamment Lille, verrou stratégique des Flandres. Et bien que l’Espagne retrouve momentanément la Franche-Comté, elle cédera définitivement ce territoire hautement symbolique et stratégique à la France dix ans plus tard, durant la guerre de Hollande. S’y ajouteront d’autres places fortes du Nord, comme Saint-Omer, Cambrai, Maubeuge ou encore Valenciennes.

    Le rôle central de Marie-Antoinette d’Autriche

    Au début des années 1680, la situation dynastique autrichienne est bien différente. La mort prématurée du petit Ferdinand Wenceslas a vite été éclipsée par les naissances, entre autres, de Marie-Antoinette en 1669 et de Joseph en 1678. Par sa mère, Marguerite-Thérèse d’Autriche, l’archiduchesse reste héritière de la couronne d’Espagne : la configuration successorale demeure identique à celle de 1665, et le testament de Philippe IV reste en vigueur. La jeune femme devait épouser Charles II, mais Madrid choisit finalement, en 1679, de le marier à Marie-Louise d’Orléans. Quant à Joseph, né de la troisième union de Léopold Ier avec Éléonore du Palatinat-Neubourg, son statut d’aîné lui assure la succession impériale. La descendance autrichienne étant garantie, et l’incapacité chaque jour plus manifeste du roi d’Espagne à engendrer un héritier renforçant les incertitudes, la cour de Vienne se sent de moins en moins tenue par le traité de partage conclu quinze ans plus tôt avec la France.

    Il va de soi que le statut d’héritière espagnole confère à Marie-Antoinette une aura particulièrement convoitée. Son père songe quelque temps à l’unir à Victor-Amédée II de Savoie, dont les États protègent l’Italie contre l’ogre français. Mais c’est finalement Maximilien-Emmanuel de Bavière, héritier de la prestigieuse maison de Wittelsbach, qui remporte l’adhésion. Jeune homme brillant, chef militaire reconnu, il paraît offrir toutes les garanties. Pourtant, au fond de lui, Léopold Ier ne souhaite pas voir sa fille et son gendre accéder à cette couronne espagnole tant convoitée. Convaincu de sa propre puissance, il entend revendiquer lui-même l’héritage et rêve de restaurer l’empire de son aïeul Charles Quint. Peu avant le mariage, il force donc Marie-Antoinette à renoncer à ses droits hispaniques en sa faveur, lui promettant en compensation, ainsi qu’à son époux, le gouvernement des Pays-Bas espagnols. Le 1er octobre 1685, la naissance du second fils de l’empereur, Charles, renforce encore ces ambitions : Léopold imagine déjà l’enfant futur roi d’Espagne, tandis que Joseph héritera de l’Empire et que Marie-Antoinette gouvernera les Pays-Bas méridionaux. Huit jours plus tard, le Saint-Empire romain germanique célèbre le mariage de l’électeur de Bavière avec l’archiduchesse d’Autriche. Le traité de Grémonville n’est plus qu’un lointain souvenir pour Vienne.

    Les prétentions toujours plus pressantes de l’Autriche suscitent à la fois inquiétude et indignation. Bien que Charles II et Marie-Louise demeurent sans héritier, le stratagème de Léopold est perçu comme une provocation. On ne s’attend pas à ce que le neveu de Philippe IV remette aussi frontalement en cause le testament royal. L’Espagne invalide donc la renonciation et confirme l’héritage en faveur de Marie-Antoinette et de Maximilien-Emmanuel. À l’instar de son épouse, ce dernier jouit d’une grande popularité dans la péninsule.

    Et Louis XIV, dans tout cela ? Le roi se juge lésé — et il a de quoi — en constatant d’un côté l’empereur Léopold renier le traité de partage de 1668, et de l’autre un gouvernement espagnol qui refuse toujours de verser les 500 000 écus d’or promis en échange du renoncement de Marie-Thérèse à ses droits hispaniques. Versailles réclame donc à son tour l’héritage pour le Dauphin. Après tout, Louis de France est lui aussi le petit-fils de Philippe IV. Fait notable, on observe à cette époque que Monseigneur envisagerait déjà, en cas d’accession au trône d’Espagne, de transmettre l’héritage non pas à son fils aîné, mais à son cadet : un certain Philippe d’Anjou.

    Et la maison de Bavière s’invite dans l’héritage

    Les années 1690 annoncent le dernier acte de cette pièce de théâtre rocambolesque. Veuf de Marie-Louise d’Orléans, Charles II contracte un nouveau mariage avec Marie-Anne de Neubourg. Les noces sont célébrées le 14 mai 1690 à Valladolid, et avec elles renaît l’espoir d’obtenir enfin un héritier pour la couronne. L’empereur Léopold n’y croit pas et continue de s’ériger en chef d’orchestre du futur partage espagnol, qu’il entend bien orienter à son avantage. Ses victoires contre l’armée ottomane et l’intégration de la Hongrie à ses possessions en 1687 lui ont conféré une puissance écrasante. Son second fils grandit, et il voudrait toujours le voir ceindre la couronne espagnole. Mais la place prise par Maximilien-Emmanuel contrecarre ses plans. Voilà plusieurs années que son gendre s’illustre dans les armées impériales contre les Turcs, et une partie de la cour le considère même comme un Infant d’Espagne à part entière. Avant d’être fait chevalier de la Toison d’or en avril 1692, Charles II lui a déjà octroyé le gouvernement tant attendu des Pays-Bas à la fin de l’année précédente.

    Le 28 octobre 1692, le couple donne naissance à Joseph-Ferdinand. La nouvelle est fêtée dans toute l’Espagne, comme s’il s’agissait du fils de Charles II. Mais la joie est de courte durée : Marie-Antoinette meurt six semaines plus tard. Sur son lit de mort, elle rédige un testament qui déshérite son mari et son fils de leurs droits à la succession espagnole au profit de son père Léopold. C’est un coup de théâtre inattendu mais éphémère puisque le roi d’Espagne et les Cortes invalident le testament de l’électrice et réaffirment dans le même temps celui de Philippe IV. Les droits hispaniques reviennent donc à l’arrière-petit-fils de ce dernier, Joseph-Ferdinand de Bavière, ce que Charles II confirme dans un nouveau testament rédigé le 13 septembre 1696. C’est la première fois depuis 1665 que la succession espagnole est réactualisée par un testament, face à l’imminence d’une crise dynastique sans précédent.

    Un nouveau partage qui ne fait pas l’unanimité

    Toute l’Europe se satisfait du testament de Charles II, car celui-ci maintient l’équilibre des puissances. Toute l’Europe … ou presque car la France et l’Autriche le rejettent catégoriquement et défendent les droits du dauphin Louis et de l’archiduc Charles. L’exclusion du roi de France de toute possibilité de revendication le contraint à trouver d’autres alliés pour faire pression sur les futures décisions. Ses ambassadeurs se tournent alors vers ceux du roi d’Angleterre et les représentants de Hollande afin d’élaborer secrètement un nouveau traité de partage. La diplomatie versaillaise se livre alors à un numéro d’équilibriste : elle doit rester ferme dans ses prétentions sans jamais empiéter sur les zones d’influence anglo-néerlandaises. Louis XIV le conçoit parfaitement et propose un partage dans lequel Joseph-Ferdinand conserverait une grande partie des possessions espagnoles, notamment les Pays-Bas. Cet abandon de la Flandre rassure les puissances maritimes qui s’inquiétaient des avancées françaises depuis trente ans dans leur nœud commercial. Louis de France hériterait du Guipuzcoa, des royaumes de Naples et de Sicile, des présides toscans et du marquisat de Finale, tandis que le duché de Milan reviendrait à Charles d’Autriche. Le traité de partage de La Haye est signé en septembre et octobre 1698 et les trois pays s’engagent à se soutenir mutuellement en cas de contestation de l’Empereur et ses alliés.

    Mais la nouvelle s’ébruite rapidement. Lorsqu’elle parvient à Madrid, Charles II s’agace et rédige un nouveau testament le 11 novembre 1698 : il affirme l’unité de ses territoires et confirme à Joseph-Ferdinand sa place d’héritier. Un second successeur est désigné en la personne de Léopold Ier, au cas où le premier viendrait à disparaître prématurément. Le roi d’Espagne se montre bien avisé : Joseph-Ferdinand meurt brusquement de la petite vérole le 6 février 1699, pendant que ses droits passent à l’empereur d’Autriche. Ce drame rebat toutes les cartes en Europe. La France, l’Angleterre et les Provinces-Unies abandonnent le traité signé l’année précédente et négocient de nouveau, proposé en mars 1700 : Louis XIV annexerait directement le Guipuzcoa à la France et son fils obtiendrait Naples, la Sicile, les présides de Toscane, Finale et la Lorraine, tandis que le duc de Lorraine serait indemnisé par le duché de Milan. La péninsule Ibérique, les colonies et les Pays-Bas reviendraient à l’archiduc Charles.

    Le traité de partage est aussitôt envoyé dans toutes les chancelleries pour ratification. Mais Léopold traîne des pieds, espérant qu’un nouveau testament de Charles II le désigne lui, ou son fils Charles, comme héritier universel – ce qui couperait court aux combinaisons de Versailles. Dans le sillage de ces tergiversations, le duc de Savoie et le roi du Portugal font entendre leurs revendications : le premier estime que Milan lui revient de droit, tandis que le second réclame Alcántara et Badajoz. En bref, chacun y va de sa demande, et personne ne s’accorde sur les conditions du second traité de La Haye.

    Un dernier testament aux accents patriotiques

    Alors que la santé du roi faiblit de jour en jour, un contre-la-montre s’engage dans les coulisses de l’Alcázar pour qu’il rédige un ultime testament. Un parti français et un parti autrichien s’affrontent dans cette lutte. Le royaume n’attend qu’une chose : que son futur héritier refuse le marchandage de ses États et défende l’unité de l’empire. Charles II décide de s’en remettre au pape et lui promet d’écouter son jugement. Innocent XII préférerait éviter d’intervenir, mais il n’a pas le choix. Ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est l’encerclement de ses États par la maison d’Autriche. Aussi juge-t-il les Bourbons suffisamment puissants pour protéger l’Espagne, son empire colonial et son empire continental. Charles II attendait la réponse du chef de l’Église mais mais reçoit celle d’un chef d’État. Quel camouflet pour le roi d’Espagne, contraint d’envisager de livrer son héritage à la France, l’ennemie héréditaire de sa couronne ! Il tente de gagner du temps, mais la mort le guette. Il devient urgent de rédiger un nouveau testament.

    Il consent finalement à la succession française, sous la pression du cardinal-archevêque de Tolède, du Conseil de Castille, du Conseil d’État et d’autres grands personnages de la Cour. Le testament signé le 2 octobre 1700 désigne Philippe d’Anjou, second fils de Louis de France et petit-fils de Louis XIV, comme héritier universel. Ce testament sera le dernier.

    Le 1er novembre 1700, Charles II rend son dernier souffle. Avec lui, la page des Habsbourg d’Espagne se tourne définitivement. L’Europe, quant à elle, plonge dans l’inconnu.

    Sources utilisées :

    HERMOSA ESPESO, Cristina : El testamento de Felipe IV y la Junta de Gobierno de la minoridad de Carlos II. Apuntes para su interpretación, pp. 102-120, dans Hidalguía: la revista de genealogía, nobleza y armas,  ISSN 0018-1285, Nº. 354 – Ediciones Hidalguía, Madrid 2012

    DE FRANCISCO OLMOS, José María : La sucesión de Carlos II y la Archiduquesa María Antonia de Austria (1669-1692), una reina de España en potencia, pp. 613-683 – dans Erasmo. Historia Medieval y Moderna, ISSN-e 2341-2380, Nº. 1 – Universidad Valladolid, Valladolid 2014

    ARROYO VOZMEDIANO, Julio Luis : Spain and the Partition Treaties (1697–1700), pp. 178-199 – dans The International History Review, Vol. 41, No. 1 (February 2019) – Routledge, Abingdon 2019

    OURY, Clément : La Guerre de Succession d’Espagne. La fin tragique du Grand Siècle 1701-1714 – Ed. Tallendier, Paris 2022

    VARGA, Suzanne : Philippe V, Roi d’Espagne : Petit-fils de Louis XIV – Ed. Pygmalion, Paris 2011

    Les héritiers espagnols et les protagonistes des différents partages

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